Auteur : Brasillach Robert
Ouvrage : Lettre à un soldat de la classe 60
Année : 1946

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Mon cher garçon, Est-ce une lettre que j'ai commencée ici, ou des notes sans grande suite ? Il me semble que c'est une lettre, puisqu'à chaque ligne que j'écrivais, je voyais le visage d'un petit garçon de quatre ans, qui est né lorsque les troupes allemandes débarquèrent en Norvège, prélude de la grande offensive de 1940. Jusqu'à présent il n'a rien connu de la paix. Il a passé ses jours sous l'occupation allemande tout d'abord, puis sous l'occupation américaine. Il est descendu à la cave pendant les alertes, il a su ce qu'étaient les bombardements, les paysages de gares bouleversées, le bruit des mitrailleuses d'avion. Il croyait encore il y a quelques mois que le drapeau français, c'était le drapeau blanc, parce qu'il l'avait vu flotter sur les camions de ravitaillement qui espéraient ainsi éviter les bombes américaines. Il connaissait les chansons des soldats allemands. Il ignore ce qu'est une banane, une orange, un éclair au chocolat. Il a subi l'exode de 1940, et il a quitté son logis en 1944. Il sait que sa maison a été prise. Quand on l'invite à aller jouer, bien qu'il soit très gai, il trouve un prétexte ingénieux et grave s'il n'en a pas envie: « Je n'ai pas le temps, mon papa est en prison. » Car il a vu en prison son père, ses oncles, sa grand-mère, son parrain. Tel est le petit garçon auquel je pense. Il aura vingt ans en 1960. En argot de l'armée, cela s'appelle la classe 60. Je ne puis espérer qu'il ne connaîtra pas le service militaire et toutes ses sottises. Et le monde est si fou qu'il connaîtra sans doute de surcroît d'autres bouleversements, peut-être plus vastes que les nôtres. A ce moment, ce que j'écrivais à Fresnes seize ans auparavant aura-t-il quelque intérêt ? Le fascisme, la France et l'Allemagne seront-ils encore des éléments de l'univers même hypothétique ? Je n'en sais rien. L'expérience d'ailleurs ne sert pas à grand' chose quand on la fait soi-même, et à rien quand les autres la font. N'importe. C'est en pensant à ce petit garçon qui sera un jour un soldat de la classe 60 que j'écris ces pages à propos de la guerre, et au milieu d'une prison. 5 Novembre 1944. — Je n'ai, je crois bien, jamais tenu de journal de ma vie, excepté, par intermittences, aux environs de la quinzième ou dix-septième année. Lorsque j'étais en captivité en Allemagne, je voyais des camarades, que rien visiblement ne prédisposait à ce genre d'exercice, noter pieusement, chaque jour, ce que la monotone vie du camp leur apportait, et jusqu'aux arrivages de la cantine. Je n'ai eu, à ce moment-là, ni l'intention, ni le goût de les imiter. Et pas davantage à Noisy-le-Sec, le camp d'internement où j'ai passé un mois, du 5 Septembre au 5 Octobre, cette année, et où j'ai retrouvé quelques images assez proches de celles que m'avait fournies ma captivité militaire. Mais ici, dans cette cellule où nous vivons à trois, en attendant le jugement, les notes à bâtons rompus, ou les poèmes, sont sans doute le seul moyen de distraire du vide des journées, et de voir un peu clair. Je commence donc ces lignes, par une après midi de Novembre, bien claire et bien douce, dans la cellule 344 de la première Division, à la prison de Fresnes. Comme je n'ai pas de porte-plume, j'ai enfoncé une plume dans le tuyau de ma pipe. La fenêtre est grande ouverte, et, à travers les barreaux, j'aperçois la campagne rousse de l'automne, la ligne des collines, le lycée Lakanal au loin, et le parc de Sceaux. En me penchant, je sais que je puis distinguer la Tour Eiffel à travers la brume, et les bruits qui me parviennent sont ceux d'un match de football au stade de la Croix de Berny. Il y a trois semaines que la voiture cellulaire m'a amené ici. ...