Auteur : Teilhard de Chardin Pierre
Ouvrage : Le phénomène humain
Année : 1956

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Pour être correctement compris, le livre que je présente ici demande à être lu, non pas comme un ouvrage métaphysique, encore moins comme une sorte d’essai théologique, mais uniquement et exclusivement comme un mémoire scientifique. Le choix même du titre l’indique. Rien que le Phénomène. Mais aussi tout le Phénomène. Rien que le Phénomène, d’abord. Qu’on ne cherche donc point dans ces pages une explication, mais seulement une Introduction à une explication du Monde. Établir autour de l’Homme, choisi pour centre, un ordre cohérent entre conséquents et antécédents ; découvrir, entre éléments de l’Univers, non point un système de relations ontologiques et causales, mais une loi expérimentale de récurrence exprimant leur apparition successive au cours du Temps : voilà, et voilà simplement, ce que j’ai essayé de faire. Au delà de cette première réflexion scientifique, bien entendu, la place reste ouverte, essentielle et béante, pour les réflexions plus poussées, du philosophe et du théologien. Dans ce domaine de l’être profond, j’ai soigneusement et délibérément évité, à aucun moment, de m’aventurer. Tout au plus ai-je confiance d’avoir, sur le plan de l’expérience, reconnu avec quelque justesse le mouvement d’ensemble (vers l’unité) et marqué aux bons endroits les coupures que, dans ses démarches subséquentes, et pour des raisons d’ordre supérieur, la pensée philosophique et religieuse se trouverait en droit d’exiger 1. Mais tout le Phénomène, aussi. Et voilà ce qui, sans contradiction (quoiqu’il puisse paraître) avec ce que je viens de dire, risque de donner aux vues que je suggère l’apparence d’une philosophie. Depuis quelque cinquante ans, la critique des Sciences l’a surabondamment démontré : il n’y a pas de fait pur ; mais toute expérience, si objective semble-t-elle, s’enveloppe inévitablement d’un système d’hypothèses dès que le savant cherche à la formuler. Or si à l’intérieur d’un champ limité d’observation cette auréole subjective d’interprétation peut rester imperceptible, il est fatal que dans le cas d’une vision étendue au Tout elle devienne presque dominante. Comme il arrive aux méridiens à l’approche du pôle, Science, Philosophie et Religion convergent nécessairement au voisinage du Tout. Elles convergent, je dis bien ; mais sans se confondre, et sans cesser, jusqu’au bout, d’attaquer le Réel sous des angles et à des plans différents. Prenez n’importe quel livre écrit sur le Monde par un des grands savants modernes, Poincaré, Einstein, Jeans, etc. Impossible de tenter une interprétation scientifique générale de l’Univers sans avoir l’air de vouloir l’expliquer jusqu’au bout. Mais regardez-y seulement de plus près ; et vous verrez que cette « Hyperphysique » n’est pas encore une Métaphysique. Au cours de tout effort de ce genre pour décrire scientifiquement le Tout, il est naturel que se manifeste, avec un maximum d’ampleur, l’influence de certains présupposés initiaux d’où dépend la structure entière du système en avant. Dans le cas particulier de l’Essai ici présenté, deux options primordiales — je tiens à le faire remarquer — s’ajoutent l’une à l’autre pour supporter et commander tous les développements. La première est le primat accordé au psychique et à la Pensée dans l’Étoffe de l’Univers. Et la seconde est la valeur « biologique » attribuée au Fait Social autour de nous. Prééminente signification de l’Homme dans la Nature, et nature organique de l’Humanité : deux hypothèses qu’on peut essayer de refuser au départ ; mais sans lesquelles je ne vois pas qu’on puisse donner une représentation cohérente et totale du Phénomène Humain. Paris, mars 1947. ...