Auteur : Manoury Pierre
Ouvrage : Les Statues à Miracles
Année : 2000

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PREMIÈRE PARTIE. UN PEU DE THÉORIE. CHAPITRE I. LES EGREGORES. « Dieu a créé l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. » VOLTAIRE. La notion d’égrégore appartient au fond traditionnel de l’humanité. Elle désigne un phénomène énergétique subtil issu du potentiel psychique d’un nombre plus ou moins grands d’individus interpellés par un événement, mobilisés par un désir commun, une recherche collective ou une émotion partagée. Cet état, provoqué ou spontané, occasionne une « cristallisation » d’énergie programmée par l’intention, ou modulée par l’affect, autour du thème ou sujet ayant induit le phénomène émotionnel. Il se produit une accumulation énergétique, une « charge », ayant pour origine la somme des apports énergétiques individuels. Ce type de phénomène est en général peu durable s’il est spontané, mais peur être entretenu, développé et maîtrisé dès lors qu’il est organisé, voire ritualisé. Entendez par là programmé par un maître d’oeuvre initié ou par un collège de prêtres connaissant les clefs d’utilisation de ses procédures. Le terme même d’ « égrégore » (par extension, magie « égrégorique ») est un néologisme parfois discuté, formé au XIXe siècle par l’abbé Louis Constant, plus connu sous le nom d’Eliphas Levi. Le terme est formé avec le radical latin gregarius, littéralement le « troupeau », ce qui implique la notion de charge collective, autrement dit l’accumulation de certaines énergies à caractère émotionnel, accumulées de manière à constituer une entité collective consciente ou semi-consciente. Le cas le plus typique de phénomène égrégorique spontané est celui d’une réunion sportive. Un match de football à audience internationale induit ce genre de mécanisme. La foule des supporters excitée par le jeu se laisse gagner par la passion, effaçant durant quelques heures les individualités qui se fondent dans l’anonymat émotionnel du jeu. Chaque équipe est « portée » par l’égrégore ainsi constitué et, outre la compétition sportive, il y a véritablement « combat » égrégorique. Le match terminé, l’égrégore perdure quelques heures pour s’éteindre avec les passions, le sommeil et les vapeurs d’alcool. Le même processus se produit lors des meetings politiques, les élections et d’une manière générale pour tous les événements mobilisant les passions. On retrouve ce genre de phénomène dans les concepts populaires, où le chanteur, voire le groupe, animant le spectacle cristallise un phénomène égrégorique qui se juxtapose au charisme de l’interprète. Ce dernier mécanisme s’enrichit d’une dimension supplémentaire en ce sens qu’il est interactif; le bénéficiaire, dont la potentialité charismatique est décuplée, induit à son tout un « émotionnel » accru pouvant produire des phénomènes de transe hystérique chez des sujets fragiles. Ce genre de processus est assez difficile à supporter pour les artistes qui en font l’objet, car le phénomène égrégorique identifié à une personne influe et interfère parfois de manière importante sur le comportement et la personnalité de l’intéressé. Celui-ci est prisonnier de son personnage et il peut se produire dans certains cas des phénomènes d’identification à la « persona » ainsi constituée par les passions du public. Dès lors que la « victime » essaye de réagir ou modifie son « image », il y a risque de rejet, véritable excommunication, pouvant détruire la carrière de celui qui en fait l’objet. Il existe d’autres types de mécanismes égrégoriques, ceux-là plus durables car entretenus à des processus de fixation plus solides assurant un certain développement et permettant une plus grande stabilité. Cette dernière catégorie est rarement spontanée, elle est le plus souvent consciemment organisée, ou du moins récupérée par des personnes conscientes de l’intérêt pratique de ce type de phénomène. Les développements de ce genre de manipulation obéissent à des lois parfaitement identifiées et font l’objet d’enseignements discrets dans des cercles très fermés. Avant d’aborder des aspects plus pratiques, voici ce que dit sur le sujet la très consciencieuse Enciclopaedia Universalis au chapitre « Magie »: « La persistance extraordinaire de ces formes rituelles et de ces images dans les temps et dans les pays les plus divers suppose une continuité des rites initiatiques depuis la préhistoire et, avec elle, une transmission orale de l’enseignement traditionnel de la magie. Comment de telles pratiques auraient-elle pu durer pendant des millénaires si elles n’avaient jamais produit le moindre résultat positif, vérifié dans les faits de la vie quotidienne par des hommes qui ne se nourrissaient pas d’abstraction? On s’étonne de voir que les mêmes spécialistes qui s’accordent à reconnaître l’importance sociologique, psychologique et esthétique de la magie refusent d’admettre sa réalité expérimentale. Il y a la une évidente contradiction. Aussi convient-il de rechercher comment et pourquoi les opérations magiques pouvaient atteindre effectivement les buts qu’elles s’étaient fixés. Malgré les apparences, en effet, ces pratiques mimétiques étaient efficaces, sensées et clairement explicables. Quel sportif, en effet, ignore l’efficacité de l’entraînement par la simulation d’un combat? Tout amateur du « noble art » a pratiqué le shadow-boxing, cette escrime contre un adversaire figuré par l’ombre du boxeur lui même, ce « double » imaginaire d’une rencontre réelle. Le tireur s’exerce d’abord sur une silhouette afin de mieux atteindre ensuite une cible humaine. Nul acteur ne se produit sur une scène de théâtre avant d’avoir répété son rôle face à une salle vide. Il n’est pas jusqu’à l’art de la guerre qui n’exige des manoeuvres simulées préparatoires et un Kriegspiel, indispensables à toute stratégie. De même, les chasseurs préhistorique ne pouvaient-ils affronter des animaux souvent terrifiants sans une simulation rituelle capable à la fois de les aider à dominer leur peur instinctive des fauves qu’ils devaient combattre et de leur enseigner les gestes et les attitudes les plus favorables à l’approche et à l’attaque de ces monstres. En contractant le temps réel de l’action future sur le gibier dans le cercle imaginaire du temps réel, les magiciens concentraient prospectivement l’attention des chasseurs sur le but à atteindre. En animant le groupe par des cris, des danses, des travestis, en exaltant le sentiment de la force d’une communauté étroitement unie par des pratiques orgiastiques, la magie mimétique mettait les chasseurs dans un état de transe collective, et cette surexcitation permettait à chacun de dépasser le seuil de son angoisse et même les bornes de ses perceptions individuelles. ...