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Jannet Claudio - Le capital La spéculation et la finance au XIXe siècle


Auteur : Jannet Claudio
Ouvrage : Le capital La spéculation et la finance au XIXe siècle
Année : 1892

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D'après les économistes, la richesse se forme peu à peu par l'occupation des territoires nouveaux, par Le défrichement du sol, par l'invention scientifique, par l'épargne des producteurs, qui, au lieu de consommer tous les produits dont ils ont la disposition, en emploient une partie àconstituer des capitaux età accroître la puissance de l'industrie. Les riches d'aujourd'hui sont les fils ou les petits-fils des travailleurs d'hier, et c'est au nom même des droits du travail qu'on doit revendiquer la protection de la loi pour leur propriété. A ce tableau les socialistes reprochent d'être une conception idéale et a priori. Dans le passé la richesse s'est constituée surtout par la conquête, par la spoliation violente ou par une législation de classes qui transportait à des privilégiés le produit des sueurs du peuple. Dans le présent, ajoutent-ils, les travailleurs continuent à être spoliés des fruits de leur travail dans des proportions plus grandes encore par les exploitations du capital, par les accaparements et les spéculations qui se produisent sur les marchés et les bourses, par les razzias que la Haute- Banque opère périodiquement aux dépens des petits et des moyens. Ces faits ne condamnent-ils pas l'état économique dans lequel de telles spoliations sont possibles, et avec lui l'ordre juridique qui les laisse impunies, ou même les protège, au nom du respect des contrats ? Voilà la thèse que développe entre autres Tolstoï dans son dernier ouvrage, le Travail et l'Argent, S'appuyant sur certains faits de l'histoire de son pays, il refait l'histoire générale de l'humanité en quelques pages passionnées et d'autant plus sincères qu'il ignore l'ensemble des faits économiques et voit toutes les choses sous un angle. Comme Rousseau, il conclut en maudissant la civilisation et ses arts ; comme lui, il croit que les hommes retrouveraient l'âge d'or en vivant exclusivement du travail des champs et en renonçant à l'usage des métaux précieux, source de tant de maux. A l'en croire, le collectivisme doit reconquérir ce paradis perdu. Portée sur ce terrain, l'attaque socialiste est de nature à troubler bien des esprits ; car il y a un fonds de vérité dans ces allégations, quelque exagérées qu'elles soient et quelques conséquences abusives qu'on en déduise. Des doutes historiques sur la légitimité de la propriété foncière, telle qu'elle existe actuellement en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, se sont répandus même en dehors des cercles révolutionnaires et sont pour beaucoup dans l'agitation agraire de ces pays. En Allemagne, c'est au nom de la réparation des injustices historiques que les socialistes d'État de toute nuance, depuis les professeurs hégéliens jusqu'aux socialistes chrétiens, demandent à l'Etat de réajuster à nouveau les rapports économiques. A leur tour, les Agrariens, les Féodaux, visés en réalité par les socialistes comme les spoliateurs d'autrefois, s'unissent à eux pour déclamer contre le capitalisme moderne, expression vague et élastique par laquelle on comprend aussi bien les grands industriels que les hauts barons de la Finance. Quelque différente que soit la constitution de la société en France, des préoccupations analogues commencent à se répandre. A lui seul le Toistoïsme n'aurait pas d'importance ; car il n'est qu'une maladie littéraire d'un petit nombre de délicats, blasés de civilisation et surmenés de science. Mais des faits réels ont touché l'opinion générale. Depuis un demi-siècle lessociétés anonymes permettent de commettre aux dépens du public des exactions beaucoup plus considérables et beaucoup moins dangereuses pour leurs auteurs que celles qui dans le moyen âge primitif avaient fait qualifier certains barons d ' excoriatores rusticorum. Les opérations de bourse sur les valeurs mobilières vont toujours en élargissant leur cercle et portent souvent, par le contrecoup des crises qu'elles provoquent, la perturbation dans le commerce, dans l'industrie, voire dans l'agriculture. Les spéculations gigantesques sur les marchandises de première nécessité, les grandes concentrations industrielles, les Corners et les Trusts , ne sont plus propres exclusivement à l'Amérique. Les catastrophes successives de l'Union générale, du Panama, du Comptoir d'escompte, de la Société des métaux ont frappé d'autant plus vivement les imaginations populaires qu'elles ont atteint plus d'intérêts. Les livres de M. Drumont sont venus à leur heure ; leur succès est le résultat de l'état d'esprit des lecteurs plus encore que de la verve de l'auteur. Le mot de juiverie est sur toutes les lèvres, et la défaveur qu'il exprime vise beaucoup plus les choses, depuis la Bourse jusqu'aux grands magasins, que les hommes ; car les haines de l'antisémitisme n'ont pas eu de prise, jusqu'à présent, sur le caractère facile et l'esprit léger des Français. Un penseur distingué nous écrivait, à propos d'un livre où nous parlions de Fordre économique naturel : « un système, qui a permis à Rothschild d'être ce qu'il est dans la société européenne, n'est pas ce qu'il doit être. » De son côté, M. Winterer se demande si ce n'a pas été « une faute sociale que d'avoir permis au capital, à l'argent, de se donner le rôle prépondérant qu'il joue aujourd'hui, rôle qui ne lui est dû à aucun titre ». Malheureusement, réminent écrivain ne définit pas ce qu'il entend par capital, par argent. C'est au milieu de ces idées flottantes que nous voudrions essayer déporter un peu d'ordre et de lumière. Aussi bien, le développement des opérations de Bourse, le rôle joué dans l'équilibre général des affaires par les capitaux mobiles, les marchés à terme sur les marchandises, avec toutes les combinaisons qu'ils comportent, les concentrations de forces industrielles, sont des faits relativement récents et en relation avec un état nouveau du monde. Ils soulèvent de redoutables questions au point de vue moral et économique. Un économiste appartenant à l'école libérale, feu André Cochut, l'indiquait il y a quelques années en ces termes : L'émiettement de toutes les richesses en titres négociables et la transmission incessante des valeurs ainsi mobilisées est l'innovation caractéristique des temps modernes. Cette tendance a suscité un commerce déjà prépondérant, universalisé parce que la marchandise sur laquelle il opère, le capital, résumant toutes les autres marchandises, est le grand ressort de l'activité humaine. Ce commerce légitime et nécessaire en principe, mais mystérieux par bien des côtés, ouvre carrière à des aléas suspects, à des manœuvres frauduleuses. Ce trafic des capitaux, qui rend tant de services, en même temps qu'il autorise tant d'abus, n'a été étudié de près en aucun pays. En France, comme ailleurs sans doute, il s'est constitué un peu au hasard par des usages qui ont acquis force de règlements. Le jour est venu de faire la lumière dans ce grand mouvement. Le régulariser, — le moraliser, s'il est possible, — est devenu pour notre temps un acte de prudence politique, une nécessité sociale. Nous n'apportons pas une panacée à ce mal moderne. Nous ne nous flattons pas non plus d'avoir résolu toutes les difficultés que soulèvent des questions si complexes. Notre seule ambition est d'avoir frayé la voie et préparé la tâche nouvelle qui incombe aux moralistes par un exposé méthodique de cet ordre de faits. A défaut d'autres conditions pour traiter ces sujets délicats, nous sommes au moins étrangers à toute rancune comme à toute espérance à l'endroit de la finance et de la spéculation, et nous avons une indépendance absolue vis-à-vis des personnes. Nec benefic'xo nec injuria cogniti..., sine amore quisquam et sine odio dicendus est, pouvons-nous dire. Pour prévenir tout malentendu, nous prions les personnes qui liront cet ouvrage de ne pas s'étonner si elles ne trouvent pas constamment rapproché des considérations, qui justifient la formation de la richesse, l'exposé des devoirs qui lui incombent. Nous avons développé ce point de vue aussi complètement que possible dans un ouvrage précédant : le Socialisme d'État et la réforme sociale. Nous demanderons souvent au lecteur de s'y reporter. La question sociale n'est pas seulement une question économique. Elle est avant tout une question morale; mais, dans les problèmes pratiques qu'elle soulève, il y a un côté économique qu'on ne peut méconnaître sous peine de rester dans le vague ou de donner dans la chimère. C'est ce côté économique que nous avons voulu étudier plus spécialement dans ce volume-ci. Paris, 25 mars 1892. ...

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