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Barril Paul - Missions très spéciales


Auteur : Barril Paul
Ouvrage : Missions très spéciales
Année : 1986

Lien de téléchargement : Barril_Paul_-_Missions_tres_speciales.zip

J'ai toujours voulu imiter la carrière militaire de mon père et, enfant, mon plus grand désir était de devenir — comme lui — chef de gendarmerie à Névache. Cela faisait rire mes parents, c'était devenu un sujet de plaisanterie dans la famille. Névache était, pour un enfant, un endroit merveilleux. Un village en cul-de-sac. qui s'accroche tout au long d'une route de montagne. La route finissait chez nous. Je suis né le 13 avril 1946 à la brigade de Vinay, dans la banlieue de Grenoble. A l'époque, mon père passait son examen d'officier de police judiciaire afin de pouvoir être habilité pour les enquêtes judiciaires. Mais ce n'était pour lui qu'une formalité. Ce qui lui plaisait, c'était la nature, la chasse, la pêche, le grand air, la vie à la montagne. Après un passage à la brigade de Voreppe, dans l'Isère, une commune de 5 000 habitants, il s'est porté volontaire pour la brigade du bout du monde, désertée par tous, Névache, dans les Hautes-Alpes. Le village, frontalier avec l'Italie, est perché à 1 850 mètres d'altitude. Avec ses 23 000 hectares, c'est l'une des communes les plus étendues de France. La vie du village s'organisait autour de trois pôles : l'école, l'église et la gendarmerie. J'étais l'un des fils du chef de la brigade de gendarmerie, héritier de toute une tradition. Chez les Barril, on épouse la gendarmerie comme d'autres lignées se vouent à la magistrature ou à l'Ecole nationale d'administration. Mon grand-père avait été gendarme à une époque où cela était plus un titre qu'une fonction. Il avait eu une jambe arrachée à Verdun pendant la Première Guerre mondiale, au cours d'un assaut. C'était un grand militaire, bardé de décorations... Légion d'honneur, médaille militaire avec de nombreuses citations. La Légion d'honneur de mon grand-père a toujours eu la meilleure place dans mon bureau... C'était mon exemple à suivre, en quelque sorte. J'appartiens à cette tradition : la gendarmerie service public au service du public, à la disposition permanente de la population. Le gendarme est l'homme à tout faire. Il doit secourir, rendre service. Il est toujours disponible au téléphone, il est aussi juge de paix, tout ce que j'ai connu avec mon père. Celui-ci a toujours servi en montagne. Dans les brigades rurales, le gendarme faisait tout. Il s'occupait des chiens de la brigade mais devait aussi savoir rédiger une procédure, taper, même si c'était laborieusement, à la machine à écrire. Il était toujours là pour donner le coup de main, participant aux secours en haute montagne avec le Club alpin français, allant chercher les touristes en perdition. Les hommes mettaient huit à dix heures pour rejoindre les cordées en difficulté. Face aux intempéries, ils savaient doser leurs efforts. Cette formation de base, que j'ai connue à côté de mon père, me servira beaucoup pendant ma carrière et en particulier au GIGN. J'ai souvent cité cet exemple : vous prenez un tireur d'élite, un super-tireur; s'il doit participer à une battue de deux jours, s'il doit marcher avec un sac de vingt kilos sur le dos, en fin de course, notre tireur n'existe plus. Ce n'est qu'une lavette. II sera encore plus mauvais tireur qu'un tireur moyen mais qui a supporté l'effort de plusieurs dizaines de kilomètres à pied sans trop de difficulté. Mon père, homme de ta montagne, savait cela d'instinct. Pendant la dernière guerre il avait vécu les événements de la Résistance dans le Vercors, dans la petite brigade de Vinay. Son supérieur, le lieutenant Morel, aujourd'hui général, avait été le premier officier de la gendarmerie à prendre le maquis, avec ses hommes. Le rôle de mon père consistait à sauver les apparences vis-à-vis des Allemands et des autorités de la collaboration. Un double jeu, en quelque sorte, un travail difficile, très dangereux, parce que mon père devait faire semblant de traquer la Résistance. Il était resté, sur ordre, à la brigade, pendant que ses camarades prenaient le maquis. Il passait son temps à tromper l'ennemi, en particulier lorsque les Allemands exigeaient des répressions. Avec ses hommes, il montait de fausses attaques au pistolet mitrailleur. A la même époque, ma mère, d'origine suisse, avait été arrêtée puis relâchée par les Allemands. Sa famille a perdu beaucoup de ses membres pendant la guerre. Mon oncle, Pierre Sudan, pilote de chasse, a été abattu le jour du débarquement, le 6 juin 1944. La vie à la brigade de gendarmerie, à Névache, était assez extraordinaire. Les familles de gendarmes avaient un champ de pommes de terre et se partageaient la récolte. La brigade achetait aussi ses cochons aux paysans du coin. Ils étaient débités en pièces par mon père et ses adjoints, et tous les morceaux de viande étaient répartis entre chaque famille. C'était une vie communautaire. Il y avait aussi un lot de bois donné par la municipalité; il fallait aller le couper assez loin, le ramener. L'époque n'était pas encore aux tronçonneuses : on débitait le bois sur place. Mon père me faisait des mots d'excuse pour l'instituteur et j'allais couper le bois avec lui à la hache. C'était un grand honneur pour l'enfant que j'étais. Nous vivions au rythme des saisons. L'hiver était très froid. La température descendait fréquemment autour de - 25 °C et personne n'avait le chauffage central. J'ai toujours en tête l'image de ma mère, se levant tôt le matin, pour balayer la neige devant la fenêtre de ma chambre. Celle-ci était au premier étage, mais au bout d'un mois de chute de neige, je sortais directement par le balcon. Six mois par an, j'allais ainsi à l'école à ski. A l'âge de cinq ans, j'ai eu ma première paire de skis, un cadeau de Noël. Le dessous de mes skis était en bois blanc. Ils n'avaient pas de carres. Des cannes en bambou faisaient office de bâtons. J'ai gardé ces premiers skis pendant deux ans. M. Roux, le maire du village, m'a alors offert des skis neufs sur les crédits de la municipalité. C'était le résultat de six mois de pourparlers... J'ai toujours fait du ski. Nous ne connaissions pas les sports d'hiver modernes, les tire-fesses, les remontées mécaniques ni les stations luxueuses. En revanche, même en hiver, j'accompagnais les gendarmes dans leurs tournées dans les bois et au bord des lacs, au milieu de cette montagne délirante de beauté. Les sommets environnants dominent à près de 3 500 mètres d'altitude. L'hiver, les gens se calfeutraient chez eux. Dans les fermes et les maisons du village, ils vivaient dans des pièces voûtées en compagnie des animaux, pour se tenir chaud. A la gendarmerie, nous n'avions pas d'animaux et nous avions moins chaud. Alors, il fallait mettre beaucoup de bois dans les poêles. Pour tous les gros travaux, la gendarmerie faisait équipe avec les deux gardes des eaux et forêts et l'unique douanier. Dans les années 50, il y avait, en tout et pour tout, deux voitures à Névache. Mon père avait une vieille Ford; bien plus lard, il a acheté une 4 CV. qui faisait beaucoup d'effet dans la rue. L'institutrice était mariée avec le garde des eaux et forêts, qui avait, lui aussi, une 4 CV, Pour la brigade, le seul moyen de déplacement était une moto avec un side-car. Mon père a souvent fait des chutes avec cette moto. Il s'est fracturé la jambe parce qu'un jour la moto était surchargée de bois... Aujourd'hui on peut penser que j'ai été « élevé à la dure », en particulier à cause des conditions climatiques. Mais chez moi, dans ma famille, si ma mère distribuait de temps en temps des taloches, je ne peux pas dire que l'éducation était rigoureuse. Nous étions libres de nos mouvements, comme le sont les gosses de la campagne. Ma mère est une personne très pratiquante, catholique, comme tous les gens du village. Les fêtes religieuses, Noël, Pâques, berçaient notre rythme de vie. Tradition oblige, nous ne pouvions échapper à une éducation religieuse sérieuse. Enfants, nous avons suivi un catéchisme actif, essentiellement grâce au curé. Un homme remarquable, l'abbé Romagne. Il m'a marié et il a baptisé mon fils Patrick. Aujourd'hui il fait partie de la famille. Il était formidable avec les enfants, mais évidemment il ne fallait manquer ni la messe ni les vêpres. L'église de Névache est magnifique, elle date du XIII ème siècle, renferme des statues décorées à la feuille d'or. Elle a été construite pour le seigneur de Névache, dont le château, aujourd'hui rasé, se trouvait près du village. La nef est impressionnante, mais, à l'intérieur, sur le côté droit, une prison, avec sa clé qui pèse plusieurs kilos et ses barreaux énormes, retenait beaucoup plus l'attention des enfants. Dans cette cage, il y a bien longtemps, à côté du seigneur de Névache, les prisonniers assistaient à la messe ! ...

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