Auteur : Camus Renaud
Ouvrage : Décivilisation
Année : 2011

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Nous sentons tous confusément – et, pour certains d’entre nous, moins confusément… – qu’il y a un amont à la grande déculturation qui s’opère sous nos yeux ; et par exemple à son aspect le plus sensible, le désastre de l’enseignement. L’école, malgré son délabrement, ne peut pas en être tenue pour seule responsable. Et d’ailleurs, ce délabrement a des causes. Il faut chercher plus haut dans l’ordre des raisons. Au demeurant, les systèmes scolaires n’ont jamais été premiers dans l’éducation. Personne n’a jamais pensé que l’éducation commençât à l’école, fût-ce l’école maternelle. Les premières responsabilités ne sont pas là. L’école n’a jamais été qu’un complément dans la formation des enfants – d’un poids relatif, il est vrai, très inégal selon les classes sociales et les milieux culturels. Et pendant longtemps ce n’était pas l’éducation qui était son domaine et sa vocation, mais la seule instruction, la transmission des connaissances. C’est l’évolution du processus de démocratisation qui a modifié la fonction et le rôle des systèmes scolaires en faisant passer leur mission de l’instruction à l’éducation et en marquant très officiellement ce passage par un changement de nom de l’autorité qui en avait la tutelle : le ministère de l’Instruction publique est devenu en 1932, sous le gouvernement d’Édouard Herriot, ministère de l’Éducation nationale ; et le premier détenteur du portefeuille ainsi nommé, Anatole de Monzie, a expliqué, dès sa prise de fonctions, que la nouvelle titulature était synonyme d’égalité, de gratuité et de ce qu’on nommera plus tard “tronc commun”. Le changement de nom consacrait l’impossibilité de séparer les deux rôles, car instruire et s’instruire ne peuvent se faire sans éduquer et s’éduquer. Il prenait en compte l’afflux croissant dans l’institution scolaire, en conformité avec l’idéal républicain, d’enfants originaires de milieux parmi lesquels, aux générations précédentes, l’instruction n’avait pas été dispensée, de sorte qu’elle ne pouvait l’être à présent qu’à la condition que l’école se mêlât de prodiguer aussi un peu de l’éducation sans laquelle instruire et s’instruire n’étaient pas possibles. J’ai fait allusion ailleurs à ce terrain dangereux sur lequel s’aventurait l’école en se chargeant d’éduquer en même temps que d’instruire ; aux dangers auxquels elle s’exposait ce faisant, aux chagrins, voire aux traumatismes auxquels elle exposait les enfants qu’elle se voyait confier. En effet, si l’on peut considérer un peu hâtivement qu’instruire c’est apporter de la connaissance là où il n’y en a pas, en ajouter là où il y en a un peu, de toute façon en prodiguer et non pas en enlever (encore que, même en ce domaine de la seule instruction, il y ait aussi à désapprendre, à faire oublier – c’est pourquoi j’ai dit un peu hâtivement…), éduquer, en revanche, éduquer pour et par l’instruction, dès lors qu’on a affaire à des enfants issus de milieux sans instruction, justement, c’est aussi, hélas, déséduquer, effacer, modifier, contredire. Vient toujours un moment, dans l’éducation démocratique ou démocratisante, celle qui s’est donné pour projet et pour ambition de faire bénéficier de ses lumières les enfants de milieux sociaux qui ne profitaient pas d’elles aux générations précédentes, un moment difficile où le professeur est obligé de rectifier, de réfuter, et parfois d’essayer d’effacer, de faire oublier ce que l’enfant avait appris précédemment de ses parents. Phase délicate pour le maître qui doit, en cette passe périlleuse, user du plus grand tact ; et facilement douloureuse pour l’enfant qui se voit pris dans un conflit de loyautés. Ce qu’il désapprend à l’école, c’est ce que lui ont appris ses parents. ...