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Narby Jeremy - Intelligence dans la nature


Auteur : Narby Jeremy
Ouvrage : Intelligence dans la nature En quête du savoir
Année : 2005

Lien de téléchargement : Narby_Jeremy_-_Intelligence_dans_la_nature.zip

À la recherche de l'intelligence dans la nature. Depuis une quinzaine d'années, j'aide les indigènes d'Amazonie à obtenir des titres fonciers pour leurs territoires. Ce sont des gens qui croient que les plantes et les animaux sont doués d'intention, et que les chamanes communiquent avec les autres espèces par la voie des visions et des rêves. Pour un rationaliste, leur mode de connaissance est difficile à saisir. J'ai entrepris depuis plus de dix ans la recherche d'un terrain d'entente entre savoir indigène et science occidentale, et j'ai fini par découvrir des liens entre le chamanisme et la biologie moléculaire. Dans mon livre Le Serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir, j'ai présenté une hypothèse selon laquelle les chamanes accèdent dans leurs visions à des informations relatives à l'ADN, qu'ils appellent« essences animées » ou« esprits». En Amazonie, dirigeants et chamanes indigènes ont exprimé leur intérêt et soutien pour cette approche : pour eux, que leurs connaissances soient réelles n'a rien d'étonnant. De l'autre côté de l'équation, cependant, les choses étaient plus compliquées. La science occidentale éprouve en effet quelques difficultés à reconnaître l'existence possible d'une intelligence non humaine, et tout autant l'acquisition d'un savoir objectif par des voies subjectives. Depuis sa parution, en 1995, Le Serpent cosmique n'a pas attiré l'attention que j'avais espérée de la part des scientifiques. Mais plusieurs biologistes ont lu le livre avec intérêt et engagé un dialogue avec moi. Un biophysicien m'a mis au défi de tester mon hypothèse, car, pour lui, c'est en cela que consiste la véritable méthode scientifique. Il touchait au bon endroit. En tant qu'anthropologue, je ne suis pas un scientifique, et n'ai jamais testé une hypothèse. J'ai donc décidé de relever le défi. Pour ce faire, j'ai accompagné trois biologistes moléculaires en Amazonie péruvienne pour voir s'ils pourraient obtenir des informations relatives au niveau biomoléculaire, après avoir ingéré un breuvage de plantes psychoactives administré par un chamane indigène. Chacun des trois a reçu au travers de visions des réponses claires sur son travail. L'une de ces biologistes, le Dr Pia Malnoe, qui enseigne dans une université suisse et dirige une recherche en laboratoire, a conclu : « La démarche par laquelle les chamanes obtiennent leurs connaissances n'est pas très différente de celle par laquelle les scientifiques obtiennent les leurs. L'origine est la même, mais les chamanes et les scientifiques utilisent des méthodes différentes. » J'ai publié un compte rendu de cette rencontre entre voies parallèles de connaissances humaines, mais en fin de compte, je me suis aperçu que je restais bloqué par mon désir d'obtenir l'approbation de l'establishment scientifique. J'ai donc décidé de changer l'orientation de ma recherche. Une question semblait plus importante que les autres. À travers mes différentes investigations portant sur l'histoire, la mythologie, le savoir indigène et les sciences, j'avais trouvé des indices d'intelligence dans la nature. Cela me paraissait être une nouvelle manière de voir les êtres vivants. J'ai grandi en banlieue résidentielle et reçu une éducation matérialiste et rationaliste- une vision du monde qui rejette l'idée d'intention dans la nature, et perçoit les êtres non humains comme des « automates » et des « machines ». Mais maintenant, il y avait des signes de plus en plus nombreux indiquant que cette manière de voir est incomplète, et que la nature grouille d'intelligence. Même les cellules dans notre corps fourmillent d'activités qui semblent délibérées. Vers la fin des années 1990, j'ai commencé à me concentrer sur des travaux de biologistes étudiant des organismes plutôt que des molécules. À ma grande surprise, j'ai découvert nombre d'études récentes montrant que même de très simples créatures font preuve d'un comportement intelligent. Certains scientifiques décrivent, par exemple, comment une moisissure visqueuse unicellulaire dépourvue de cerveau sait résoudre un labyrinthe, et comment des abeilles, dont le cerveau a la taille d'une tête d'épingle, font usage de concepts abstraits. Au dix-septième siècle, le philosophe John Locke déclarait : «Les brutes sont incapables d'abstraction.» Mais, en fait, les animaux sont bel et bien capables d'abstraire, et la science réductionniste l'a récemment prouvé. J'ai même trouvé des scientifiques contemporains selon lesquels on ne peut comprendre les créatures naturelles qu'en leur attribuant une forme d'humanité. C'est bien ce que les chamanes affirment depuis très longtemps. Tout ceci m'a conduit à me lancer dans une enquête sur l'« intelligence dans la nature », un concept qui combine savoir scientifique et savoir indigène. Je devais apprendre par la suite que des chercheurs japonais ont déjà un terme pour cette « capacité de savoir » du monde naturel : le chi-sei (prononcer tchiseï). Mais la première partie de mon enquête me conduisait en Amazonie, où j'avais pour la première fois rencontré des personnes qui attribuaient esprit, intention et qualités humaines à d'autres espèces. J'avais ensuite l'intention de faire une anthropologie de la science et de rendre visite à des scientifiques dans leur environnement professionnel. Je me suis lancé dans cette quête sans savoir ce que j'allais découvrir. Je suis parti à la chasse au trésor en ignorant où il se trouvait. Un jour d'été, juste avant le début de cette enquête, j'ai rendu visite à une vieille guérisseuse par les plantes qui vivait dans une ferme isolée d'Estonie. Elle s'appelait Laine Roht, ce qui veut dire« Vague d'Herbe» en estonien. J'étais introduit auprès d'elle par la traductrice estonienne de mon dernier livre. Roht, qui ne parlait que l'estonien, nous conduisit jusqu'à un petit abri au fond de son jardin. Il y avait là une cheminée rudimentaire décorée avec des bouteilles de champagne russe vides. J'expliquai que j'étais anthropologue et désirais lui poser quelques questions. Roht opina du chef. Elle s'était assise bien droite sur un banc, ses deux mains croisées dans son giron. Je lui ai demandé d'abord si elle pouvait m'expliquer comment elle était devenue guérisseuse. Elle répliqua que son grand-oncle était un guérisseur, et qu'elle était née avec ce don. Elle dit que les plantes lui parlaient, lui révélant à quel moment leur puissance curative était maximale et quand les cueillir. Cela se passe parfois la nuit, quand elle se repose, ajouta-t-elle ; elle reçoit des instructions, se lève, et va vers les plantes au sujet desquelles elle a été renseignée. L'information qu'elle reçoit est toujours juste, dit-elle. Et lorsque les gens lui parlent de leur maladie, elle en ressent les effets dans son propre corps, qui agit comme un miroir. Plus tard, quand elle apprend quelles plantes vont guérir la maladie, elle ressent un soulagement dans la partie de son corps qui est en empathie avec la personne malade. Elle n'a pas élaboré sur la manière dont elle reçoit les instructions données par les plantes ou à propos des plantes. Sa conception des choses me rappelait celle de certains chamanes rencontrés en Amazonie. Je décidai d'aller droit au but et lui demandai si elle pouvait m'en dire plus sur l'intelligence dans la nature. Elle secoua la tête et répondit : « Personne ne m'a encore posé cette question. Il est difficile de pénétrer la nature. Je n'ai pas de mots pour ça. Ces mots-là n'existent pas. Personne ne saura jamais comment les plantes et les humains sont faits, ou ce qu'il adviendra d'eux. Cela demeurera secret.» Son regard bleu pâle m'était difficilement soutenable. Quand elle parlait, je ne pouvais capter que la mélodie de sa voix. L'estonien n'est pas une langue inde-européenne, et je n'en comprenais pas un mot. Lorsqu'elle faisait une pause, j'écoutais la traduction et notais mot pour mot ce qu'elle venait de dire. See jiiiib saladuseks. (Cela demeurera secret). Le terme saladus veut dire secret. Je lui ai demandé pourquoi la nature aime à se cacher. Elle a répondu : «Nous serons punis si nous révélons les secrets de la nature. On ne doit pas tout savoir. li faudrait traiter la connaissance avec respect, guérir les gens et bien les traiter. Les secrets peuvent tomber entre de mauvaises mains. » Avec pareille réponse, j'ai renoncé à pousser plus avant mes questions indiscrètes. Elle nous a fait faire le tour du jardin et désigné les plantes qu'elle utilise pour guérir telle ou telle condition. Nous approchions de la fin de la rencontre. J'ai eu envie de la remercier pour le temps et la considération dont elle nous avait gratifiés, et j'ai été chercher dans la voiture un exemplaire de mon livre en estonien. La couverture est illustrée par un serpent. Elle l'a pris dans ses deux mains, a jeté un œil sur la couverture puis a dit : « J'ai quelque chose pour vous. » Nous l'avons suivie jusqu'à la maison et l'avons attendue dehors. Elle est revenue avec un grand bocal de verre qui contenait de l'alcool distillé à partir des fruits de son jardin, et une vipère morte. Elle nous a expliqué qu'elle avait attrapé la vipère dans son jardin plusieurs mois auparavant et l'avait plongée encore vivante dans l'alcool. En mourant, le serpent avait craché son venin dans la mixture qui, nous affirma-t-elle, nous donnerait vitalité et nous protégerait des maladies. Elle remplit un petit gobelet de médecine de serpent et me l'offrit. Je l'avalai d'un trait au nom de l'anthropologie. Le goût n'était pas si mauvais. L'effet premier fut une sensation de chaleur fourmillante et de bien-être sans rapport avec la petite dose d'alcool absorbée. Nous l'avons remerciée une fois encore et pris congé d'elle. Je me suis mis au volant, le trajet du retour s'est passé comme en état de grâce, et pendant les semaines qui ont suivi, je me suis senti rayonnant et plein d'énergie. Une fois revenu chez moi en Suisse, mon entourage m'a félicité pour ma bonne forme. En racontant cette histoire, je n'essaie pas de convaincre qui que ce soit de l'efficacité de cette cuvée d'« huile de serpent » (bien qu'une recherche plus approfondie serait intéressante, ne serait-ce que parce que le venin de serpent contient des substances qui agissent sur les neurones). En fait, les mots de Laine Roht restaient gravés dans mon esprit. Cela demeurera secret. Cela signifiait-il que je ne devais pas poursuivre mon enquête sur l'intelligence de la nature ? Ses paroles ont tourné dans ma tête pendant des mois. Mon intention n'était pas de pénétrer par effraction dans la boîte à secrets de la nature : je voulais seulement voir où celle-ci se situait et pouvoir la considérer sous plusieurs angles. J'ai voyagé en Amazonie et visité des laboratoires dans divers pays. J'ai découvert, qu'à certains niveaux, la science se rapprochait du savoir indigène. Aujourd'hui, la science nous dit que les humains sont pleinement apparentés aux autres espèces. Nous sommes construits de la même manière et avons des cerveaux de type similaire. La science montre également que les autres espèces ont leurs propres modalités d'intelligence. Toutefois, les mots de Laine Roth continuaient à habiter mon esprit. M'étais-je lancé sur une mauvaise piste ? Mon enquête était-elle vouée à l'échec? Une année et demi environ après ma visite à Laine Roht, j'ai compris que si une chose est destinée à rester secrète, alors essayer d'en découvrir plus à son sujet n'est pas problématique. Et peut-être Laine Roth a-t-elle raison en affirmant que personne ne comprendra jamais comment les plantes et les êtres humains sont faits. Mais chercher à découvrir comment la nature sait n'est pas un crime. Il est vrai que l'on peut abuser de la connaissance. Mais si la nature est douée de savoir et que je fais partie de la nature, pourquoi ne devrais-je pas viser la connaissance ? ...

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